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samedi 25 juin 2022

Napoléon et la Lituanie

 



L'Empereur Napoléon 1er est venu par deux fois dans ce qui était jusqu'en 1795 le Grand-duché de Lituanie. Et par deux fois c'était à la fin juin.

La première fois, c'était en 1807 à l’occasion de la signature des traités de Tilsit. Après l’écrasante défaite des troupes russes du Général Bennigsen, le 14 juin 1807 à Friedland (aujourd’hui Pravdinsk), les Français atteignirent le Niémen le 19 juin 1807. Ce sont les généraux russes qui supplièrent le Tsar de solliciter un armistice.

Le 25 juin 1807, entre 13H et 14H30, le Tsar de toutes les Russies et l’Empereur des Français vont se rencontrer au milieu du Niémen sur un radeau de luxe construit par le Général comte Lariboisière. Alexandre 1er aurait dit à Napoléon « Je hais autant les Anglais que vous », ce à quoi l’Empereur aurait répondu « En ce cas, la paix est faite » !  

Le premier traité de Tilsit est signé en secret le 7 juillet 1807 entre les deux empereurs. Il associe la Russie au blocus continental, mais lui laisse les mains libres pour s’emparer de la Finlande et démembrer l’Empire ottoman. Le second traité, celui-ci public, est signé le 9 juillet 1807 avec la Prusse et consacre le démembrement de celle-ci. Il est notamment créé le Duché de Varsovie à partir de terres polonaises et lituaniennes (Užnemunė). Les traités de Tilsit ressemblent à un partage de l’Europe. Mais l’accord est mal accueilli à Saint-Pétersbourg, car on subodore que l’application du blocus continental va ruiner l’économie russe. 

Napoléon 1er va revenir dans la région en 1812. Accusant le Tsar Alexandre 1er de ne pas respecter l’accord de Tilsit, il décide d’attaquer la Russie. Il faut dire qu’au début 1812, Napoléon est au faîte de sa gloire, gouvernant directement un tiers de l’Europe, de Hambourg à Barcelone, d’Amsterdam à Dubrovnik.

La Grande Armée commence à franchir le Niémen dans la nuit du 23 au 24 juin 1812. Le 24 juin, Napoléon s’installe à Kaunas au couvent de la Sainte-Croix, qu’il quittera le 27 juin à 4 heures du matin par une rue qui est encore aujourd’hui la Prancūzų gatvė, la rue des Français ; il passe la nuit dans un château 4 km à l’ouest de Vievis et arrive le 28 juin midi devant Vilnius, prise le matin par Murat et entre dans la ville par la Porte de l’Aurore.



Napoléon 1er a personnellement séjourné du 28 Juin au 16 Juillet 1812 dans le palais épiscopal de Vilnius, devenu en 1795 le palais du gouverneur russe et qui, après transformations au cours du XIXe siècle, deviendra l’actuel palais présidentiel. Au cours de ce séjour de 19 jours, que certains trouveront trop long (mais facile à dire après……), l’Empereur mit en place la structure administrative du Grand-duché de Lituanie, mais surtout fit de Vilnius un point essentiel de ses opérations futures. Napoléon avait notamment besoin de temps pour se réapprovisionner et pour réorganiser les territoires occupés.

Pour l'anecdote, l15 Août 1812, date anniversaire de la naissance de l’Empereur (en 1769), le Maire de Vilnius, Mykolas Römeris (1778 – 1853) fit baptiser la place devant le palais épiscopal en Place Napoléon. La place sera rebaptisée par les Russes Place Mouraviev, du nom du comte Mikhaïl Nikolaïevitch Mouraviev (1796 – 1866), gouverneur de l’ex-Grand duché de Lituanie et chargé de la répression après l’insurrection de 1863 (ce qui lui voudra le surnom de « pendeur de Vilnius »). Assez étonnamment, lors de leur occupation de la Lituanie à partir de 1915, les Allemands la rebaptisèrent Napoleon Platz !



Le retour sera plus rapide. L’Empereur quitte l’armée le 5 décembre à Smorgoni, avant de rejoindre Paris au plus vite car le Général Mallet y conspire. Le 6 décembre au petit matin, il rencontre Maret, Ministre des Affaires Étrangères, à Medininkai, atteint Vilnius à 10H15 sans y entrer, puis Kaunas le 7 décembre à 5H du matin, talonné par les cosaques. Il sera à Paris le 18 décembre à 23H45. Le dernier à « fermer la porte » à Kaunas, le 14 décembre soir, sera le Maréchal Ney avec 30 soldats (ci-dessous) !




jeudi 23 juin 2022

Ligo et Jani en Lettonie

 



Les Lettons sont entrés aujourd’hui dans un long week-end de 5 jours dont les points culminants sont le jour de Līgo (23 Juin) et celui de Jāņi (24 Juin). Ces jours sont des jours fériés que les gens passent traditionnellement à la campagne pour fêter le solstice d’été, donc la nuit la plus courte de l’année.

La fête commence le 23 Juin soir (Jāņu vakars) et continue toute la nuit (Jāņu nakts) afin que les participants basculent (Līgo !) dans le jour suivant.

Jāņi est une fête jadis célébrée en l’honneur du dieu païen Jāņis, qualifié de fils de Dieu. Initialement fixée à la date du solstice (21 / 22 Juin), la fête a été reculée dans une association assez bizarre avec le Saint chrétien Jean le Baptiste (= le baptiseur, à ne pas confondre avec Saint Jean l’Evangéliste), qui est fêté le 24 Juin.

Jāņi est supposée être la période de l’année où les forces de la nature sont à leur apogée et où les différences entre les mondes physique et spirituel sont les plus ténues. Dans le passé, on croyait que les sorcières venaient roder, aussi les habitants décoraient leurs maisons avec des branches de sorbier et d’épineux, afin de les éloigner. Aujourd’hui, on utilise également des branches de bouleau et de chêne, des fleurs et des fougères. Les gens portent des couronnes, couronnes de fleurs pour les femmes, couronnes de feuilles de chêne pour les hommes.


Une activité populaire de cette nuit de Jāņi est la recherche de la mythique fleur de fougère, symbole de savoirs magiques, permettant notamment de comprendre le langage des animaux et des arbres, de deviner l’avenir et de savoir ce que pensent les gens. En fait, aujourd’hui, la recherche de la fleur de fougère, nuitamment dans les bois, est plutôt synonyme d’ébats plus …… ludiques, qui correspondent généralement à un pic de naissances 9 mois plus tard.

On se réunit autour du feu, par-dessus lequel on saute, ce qui assurerait la prospérité et la fertilité. La nourriture traditionnelle est un fromage particulier, fabriqué à partir de lait caillé et contenant des graines de carvi, accompagné de bière.

Les équivalents de Līgo et Jāņi en Lituanie sont Rasos et Joninės.





mercredi 22 juin 2022

Kaliningrad : bourdes journalistiques

 


Suite aux récentes tensions entre la Lituanie et l'oblast russe de Kaliningrad, certains médias – pour ne pas dire tous – ont manifestement découvert le territoire. Certains rédacteurs (je n'ose pas parler ici de journalistes) ne se sont toutefois même pas, a priori, donné la peine d'ouvrir Wikipédia !

Au palmarès des plus belles bourdes, je pense qu'on peut inscrire « Kaliningrad possède une frontière terrestre avec la Lituanie, la Biélorussie et la Pologne » (Le Parisien) ou encore « L’enclave de Kaliningrad est approvisionnée par un couloir de 35 kilomètres la reliant à la Russie » (Cnews). NB : je ne traiterai pas ici du fond du problème.



Au chapitre des erreurs les plus courantes, il y a le fait de parler d'enclave de Kaliningrad. Une enclave est un territoire complètement entouré par une seule autre entité territoriale (région ou pays). Ce n'est pas le cas de l'oblast de Kaliningrad, bordé au nord par la Lituanie, au sud par la Pologne et à l'ouest par la mer Baltique. En l’occurrence, il convient de parler d'exclave, morceau de terre sous souveraineté d'un pays du territoire principal duquel il est séparé par un ou plusieurs pays ou mers.

Deuxième erreur généralement constatée : dire que Kaliningrad a une population d'un demi-million d'habitants. C'est vrai de la ville (475 100 habitants en 2013), mais l'oblast doit approcher le million d'habitants (976 439 en 2016). Certains rédacteurs n'ont peut-être pas fait le distinguo entre ville et territoire.

Je passe sur l’obstination bien franchouillarde de continuer à appeler Biélorussie, nom porté à l'époque soviétique, un État dont le nom officiel en français est Bélarus depuis septembre 1991 ……..



Autre erreur parmi celles les plus couramment constatées : le corridor ou couloir de Suwałki. C'est un terme utilisée principalement dans un contexte militaire pour qualifier la bande de terre qui assure, seule, la continuité territoriale entre les trois États baltes et les autres pays de l'OTAN. Le couloir mesure 65,4 km de large à son point le plus étroit, entre l'oblast de Kaliningrad et le Bélarus, et non pas 100 km ou 35 km comme on le voit ici ou là.

Confusion est faite en outre avec le corridor ferroviaire qui relie Minsk à Kaliningrad à travers la Lituanie, via Vilnius et Kaunas, corridor qui a fait l'objet d'un accord en avril 2004 entre la Russie et l'Union Européenne.

Dernier point, en marge. Certains réclament le retour de Kaliningrad/Königsberg à l'Allemagne. Si Königsberg a bien été la capitale de la Prusse Orientale depuis 1255, c'est à la conférence de Postdam (17 juillet - 2 août 1945), réunissant Staline, Truman et Churchill, que fut agréé le principe du transfert de Königsberg à l'URSS. Le 14 novembre 1990 était in fine signé à Varsovie le Traité sur la frontière germano-polonaise qui fixait les limites de l'Allemagne réunifiée avec la Pologne sur la ligne Oder-Neiβe, frontière effective depuis 1945. L'Allemagne renonçait donc définitivement aux anciennes provinces situées à l'est de ces deux rivières, en particulier à la Prusse Orientale. Il est indéniable qu'aux yeux de la loi internationale, l'URSS est le propriétaire légal du territoire de Königsberg. Au passage, au moins deux reprises (1945 et 1963), le territoire avait été proposé à la RSS de Lituanie qui avait judicieusement décliné l'offre.

Il y aurait eu en 2001 des pourparlers secrets entre le chancelier allemand Gerhard Schröder et le (déjà) président Vladimir Poutine, en vue d'un retour de Kaliningrad/Königsberg dans le giron allemand ou, du moins, dans la sphère économique allemande. L'ambassade d'Allemagne en Russie a parlé de « délire complet » et le gouverneur de l'oblast a nié avoir eu la moindre information. Mais, en tout état de cause, si pourparlers il y a eu, ils n'ont pas débouché et les Allemands se félicitent sans doute aujourd'hui de ne pas avoir récupéré un « Département d'Outre-Terre » peuplé d'un million de Russes !



samedi 14 mai 2022

Il y a 50 ans - 14 Mai 1972 : Romas Kalanta s’immole par le feu à Kaunas

 


Le 14 Mai 1972, à midi, le jeune étudiant de 19 ans (né le 22 Février 1953), Romas Kalanta, s’arrose de 3 litres d’essence et y met le feu. L’événement se déroule à Kaunas, près de Laisvės alėja (allée de la Liberté), sur la place devant le Théâtre de musique. Le geste de Romas Kalanta avait pour but de protester contre l’occupation de la Lituanie. A côté de lui, il avait déposé un carnet dont le contenu n’a été révélé qu’au retour à l’indépendance en 1990, après l’ouverture des archives du KGB. Il y était inscrit « Dėl mano mirties kaltinkite tik santvarką » (Seul le régime est responsable de ma mort).

L’endroit n’avait pas été choisi par hasard. C’est en effet dans ce théâtre que, le 21 Juillet 1940, le Seimas du peuple, parlement fantoche issu d’élection truquées pour légitimer l’occupation et l’annexion de la Lituanie par l’URSS, décida par acclamation de la création de la République Socialiste Soviétique de la Lituanie et demanda son admission dans l’Union Soviétique.



Le régime soviétique tenta d’étouffer l’incident, mais la nouvelle se diffusa de bouche à oreille. Le 18 Mai, les obsèques de Romas Kalanta furent avancées de plusieurs heures afin d’éviter de leur donner une trop grande publicité, mais cette initiative eut l’effet inverse. Le lendemain, 3 000 personnes défilèrent sur Laisvės alėja et 402 d’entre elles furent arrêtées, dont la moitié avait moins de 20 ans. Ces jeunes furent accusés de hooliganisme, terme encore en vigueur dans la Russie poutinienne, et parmi eux 8 furent condamnés à 1 ou 2 ans de prison.

La tension resta très vive à Kaunas et le KGB enregistra 3 à 4 fois plus d’incidents anti-soviétiques dans les années 1972 – 1973. Pendant cette période, 13 autres Lituaniens se suicidèrent par le feu à travers toute la Lituanie.

Ces événements ne furent pas connus en Occident, tant l’URSS était un État-prison, et n’eurent pas le même retentissement que le geste semblable de Jan Palach, le 16 Janvier 1969 à Prague, eut à l’ouest. Il y a malheureusement fort à parier que l'anniversaire de ce geste, désespéré mais héroïque, ne recueillera aujourd'hui pas une ligne dans nos médias et ne sera célébré nulle part en France.