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vendredi 12 avril 2013

Coup de gueule contre les stéréotypes du « Monde »



Hier 11 Avril 2013 s’est tenu à Paris le Sommet Mondial du Numérique. Le Président estonien Toomas Hendrik Ilves en a fait le discours d’ouverture.

Sous le titre « En Estonie, la revanche du président tweeteur », ayant manifestement décidé de traiter le sujet par le petit bout de la lorgnette, le quotidien « Le Monde » n’a pas pu résister à ressortir ses bons vieux stéréotypes. On lit notamment ce qui est l’objet de mon ire : « Ce minuscule pays balte coincé tout au nord de l'Europe, ex-République soviétique devenue indépendante en 1991, est à lui seul un cabinet de curiosités ». Cf. http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/04/11/en-estonie-la-revanche-du-president-tweeteur_3157621_3214.html

Le Président Toomas Hendrik Ilves

Première remarque : « Minuscule pays balte ». Si l’on se place dans le domaine de la surface, l’Estonie 45 227 km2, ce qui la place effectivement derrière la Lituanie (65 300 km2) et la Lettonie (64 559 km2). Sur le plan européen, l’Estonie a une surface plus importante que le Danemark (43 094 km2), la Suisse (41 277 km2), les Pays-Bas (37 354 km2) ou la Belgique (30 528 km2). Oserait-on écrire « Ce minuscule pays alpin coincé entre ses montagnes » en parlant de la Suisse ? Certainement pas ! Alors, pourquoi l’écrire avec mépris et arrogance sur l’Estonie, et plus généralement sur les trois pays baltes ?

Deuxième remarque : « ex-République soviétique devenue indépendante en 1991 ». 23 ans après le retour à l’indépendance, ne serait-il pas temps de changer de disque ?! Dans la plupart des domaines, les Etats baltes et particulièrement l’Estonie - souvent rebaptisée e-Stonie – pourraient donner des leçons à la « vieille Europe » et n’ont vraiment plus rien de soviétique. On notera au passage que l’indépendance de l’Estonie date du 24 Février 1918, qu’elle a été occupée par l’Union soviétique de 1940 à 1991 (le dernier soldat russe a quitté le sol estonien le 31 Août 1994), et que c’est la restauration de son indépendance qui date du 8 Mai 1991. Parler de deuxième indépendance accrédite l’affabulation russe actuelle selon laquelle il n’y a pas eu occupation entre 1940 et 1991 !      



jeudi 11 avril 2013

Le voyage de Diderot à Saint-Pétersbourg

Denis Diderot


Le philosophe et maître d’œuvre de l’Encyclopédie Denis Diderot (1713 – 1784) sera le seul personnage important des Lumières françaises à répondre favorablement à l’invitation de l’impératrice Catherine II à se rendre à Saint-Pétersbourg, mettant néanmoins 11 ans à se décider.  Ce voyage s’effectuera de l’automne 1773 au printemps 1774, soit plus de 20 après que Voltaire se soit rendu auprès d’un autre monarque sensible aux idées des Lumières : Frédéric II, Roi de Prusse.

Catherine II, impératrice et autocrate de toutes les Russies, règne à partir du 28 juin 1762, succédant à son mari Pierre III, Tsar brutal et ivrogne, assassiné lors d’un coup d’état dont elle est l’instigatrice. Elle s’était réfugiée dans la lecture et goûtait aux idées des Lumières. Elle entretient des correspondances avec notamment Voltaire (dont elle achètera la bibliothèque), d’Alembert, Melchior Grimm, et Diderot, et n’a de cesse que de faire venir les philosophes à Saint-Pétersbourg. De leur côté, les philosophes français se sentent investis d’une mission civilisatrice et espèrent convertir les souverains européens aux idées de progrès politique, économique et social.  

Catherine II

 Dès son accession au trône, en 1762, Catherine avait proposé à Diderot, par l’entremise de Voltaire, de venir terminer l’Encyclopédie à Riga. Mais le philosophe avait alors décliné l’invitation dans la mesure où la censure en France avait desserré son étreinte, les Jésuites ayant été expulsés en 1764. Le fait que la tsarine vienne en aide financièrement au philosophe en lui rachetant sa bibliothèque en 1765, par l’entremise de Frédéric Melchior Grimm, est semble-t-il déterminant

Grimm et Diderot

Avant de partir, Diderot va se documenter, curieusement plus en lisant l’Histoire de Russie de Voltaire (écrit en 1759 et 1763), qui n’est jamais allé sur place, plutôt que dans l’article « Russie » de l’Encyclopédie, écrit par le chevalier de Jaucourt. Il consulte également le Voyage en Sibérie de l’abbé Chappe d’Auteroche, qui décrit la Russie sans complaisance.

Diderot va faire ses deux voyages, aller et retour, par la route. Parti de Paris le 11 juin 1773, il va d’abord séjourner deux mois à La Haye, avant de reprendre la route « à marche forcée », son compagnon de voyage, Aleksei Vasilievich Narychkine, un jeune russe de l’une des grandes familles et chambellan de Catherine, souhaitant arriver à Saint-Pétersbourg pour le mariage du prince héritier, le Grand-duc Paul, le 9 octobre 1773. Ils passent par Düsseldorf, Leipzig, Königsberg, Memel (Klaipėda), Mitau (Jelgava), Riga et Narva et arrivent à Saint-Pétersbourg le 8 octobre, la veille du mariage princier ! 

Le parcours aller-retour de Diderot

Diderot va séjourner à Saint-Pétersbourg du 8 octobre 1773 au 5 mars 1774, c’est-à-dire en plein pendant l’hiver. Il espérait loger chez le sculpteur Étienne-Maurice Falconet, que Diderot avait recommandé à l’impératrice pour réaliser la statue de Pierre le Grand. Mais celui-ci le reçoit avec une certaine froideur et explique qu’il ne peut pas le loger car son fils est arrivé à l’improviste. C’est finalement Aleksei Vasilievich Narychkine qui lui offrira l’hospitalité dans son hôtel particulier, au 8 place Saint-Isaac.   

Agé de 60 ans, ce voyage, au cours duquel il est malade et dont il va rentrer affaibli, est pour lui une épreuve. Dès la fin septembre 1773, à Narva (Estonie), il sera pris de coliques néphrétiques. A Saint-Pétersbourg, il ne sort pratiquement pas du palais Narychkine, car il est souvent atteint de dysenterie. Il est toutefois reçu en moyenne trois fois par semaine par la Tsarine, dans les appartements privés de celle-ci, pour des tête à tête qui durent de deux à trois heures. C’est Diderot qui proposait les thèmes en présentant à l’impératrice un essai ou un « mémoire » qui servait de point de départ à leur discussion.

Première page du tome premier de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

Diderot n’a pas rédigé de « Voyage en Russie », à la différence de son « Voyage en Hollande ». On  connaît toutefois quelques détails de son périple de retour par ses correspondances. Diderot quitte en effet Saint-Pétersbourg le 5 mars 1774. Les difficultés pour se loger en route est une constante que l’on retrouvera chez d’autres voyageurs (« des hôtes maussades, des mauvais gîtes »). Il évoque une aventure à Mittaubrück quand la voiture que lui a fournie Catherine II se brise au passage de l’Aa courlandaise (le fleuve Lielupe). Le voyage était déjà devenu épopée quand il écrivait : « Quand je me rappelle le passage de la Douina (Daugava), à Riga, sur des glaces entrouvertes d’où l’eau jaillissait autour de nous, qui s’abaissaient et s’élevaient sous le poids de notre voiture et craquaient de tous côtés, je frémis encore de ce péril ». Il laissera en chemin « quatre voitures fracassées » ! Il sera de retour à Paris en Octobre 1774.

La fille de Diderot écrivit plus tard que le climat froid et humide de Saint-Pétersbourg avait nuit à la santé de son père et que le voyage en Russie avait probablement raccourci sa vie.

Pour en savoir plus : « Le voyage de Diderot en Russie » par Inna Gorbatov
Études littéraires, vol. 38, n° 2-3, 2007, p. 215-229


mercredi 10 avril 2013

Les mystérieuses manœuvres russes en Mer Noire



Le 28 Mars, de retour d’Afrique du Sud où il avait participé au sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde ? Chine, Afrique du Sud), le Président russe Vladimir Poutine a lancé à 4 heures du matin locales une manœuvre impromptue en Mer Noire, en remettant une enveloppe scellée au Ministre de la Défense, Sergueï  Choïgou.  

Vladimir Poutine et Sergueï Choïgou

Selon le Ministère russe de la Défense, 36 navires basés à Sébastopol, base navale russe en Crimée (Ukraine / point violet sur la carte) et à Novorossisk (kraï de Krasnodar / point rouge), 7 000 hommes (notamment troupes d’intervention rapide et troupes aéroportées), 250 blindés, 50 pièces d’artillerie et 20 avions de combat ont été mobilisés. Il s’agissait officiellement de tester la préparation au combat des troupes du commandement militaire de la région sud, notamment leur capacité de réaction face à une situation d’urgence. Il s’est agi en fait d’une répétition à grande échelle d’une opération interarmées, comportant notamment un débarquement sur la côte caucasienne, impliquant un appui aérien et naval des troupes au sol.  

Bases russes de Sébastopol (Crimée) et Novorossisk

Un exercice comparable s’était déjà déroulé en région centre en Février dernier et avait démontré le manque de préparation des forces. Des inspections de la flotte de la Mer Noire ces derniers mois avaient également montré de nombreuses insuffisances. Il est d’ailleurs vraisemblable que de tels exercices deviennent la norme, afin de s’assurer du degré de préparation  des forces armées russes et le succès des réformes militaires.

Cet exercice en Mer noire a suscité quelques inquiétudes dans les pays voisins. La Russie n’a pas informé ses partenaires étrangers de ces manœuvres, argumentant que ce n’était pas nécessaire lorsque le nombre de militaires participant était inférieur à 7 000. Le Président de la commission des Affaires étrangères du Parlement géorgien a commenté que « la Géorgie {avait} sa propre expérience avec la Russie », faisant allusion à la guerre russo-géorgienne d’Août 2008, et le Ministre géorgien des Affaires Etrangères a fait part de sa vive préoccupation devant ce qu’il a considéré être une provocation. L’Ukraine n’a par contre pas réagi, sans doute parce qu’elle aurait été prévenue six jours auparavant. Mais il est vraisemblable que ce déploiement de forces avait aussi comme objectif de rappeler que la Russie entendait jouer un rôle géopolitique dans la région Mer Moire – Méditerranée, et de notamment souligner que la Russie considérait la Mer Noire comme une « Mare Clausum et Nostrum ».  



(On notera au passage que la base navale de Novorossisk bénéficie de travaux d’extension et de requalification, étalés sur la période 2004 – 2020. La base agrandie avait été prévue pour éventuellement accueillir la flotte de la mer Noire au cas où le bail de Sébastopol, qui arrivait à échéance en 2017, n’aurait pas été reconduit. Mais, depuis, il a été prolongé jusqu’en 2042).   

Extension (au milieu en blanc) de la base navale de Novorossisk 

Par ailleurs, et toujours dans la même logique, des navires de la Flotte russe du Pacifique ont été détachés pour former une escadre permanente de la marine russe en Méditerranée (Référence « La Voix de la Russie » du 5 Avril). Le groupe d’une dizaine de navires, avec à sa tête le grand navire anti-sous-marin « Amiral Panteleev », plusieurs grands navires de débarquement comme le « Peresvet » et l’ « Amiral Nevelski » et deux navires de soutien et ravitaillement, a quitté la Mer de Chine et devraient passer le canal de Suez à la mi-Mai. Il devrait être subordonné au commandement de la flotte de la Mer Noire.



Cette mise sur pied est conforme au « Plan pour défendre la Russie jusqu’en 2016 » approuvée par Poutine fin Février. Ce plan, doctrine militaire qui ne disait pas son nom, prévoyait entre autres de recréer une présence navale permanente en Méditerranée, présence qui n’était plus effective depuis 1992.

Depuis son retour au Kremlin en Mai 2012 (mais l’avait-il réellement quitté ?), Vladimir Poutine a décidé de procéder à un réarmement sans précédent de la Russie, avec un programme d’équipement de 550 milliards d’€ sur les dix ans à venir. Dans la région Mer Noire – Méditerranée, des moments « intéressants » sont sans doute à prévoir ……


dimanche 7 avril 2013

7 Avril 1946 : Königsberg devient russe !



La ville de Königsberg fut fondée en 1255 par Peppo Ostern von Wertgaint, Grand-Maître de l’Ordre Teutonique et joua par la suite un grand rôle dans l’essor de la puissance prussienne puis allemande, devenant successivement capitale de l’Ordre Teutonique puis du Duché de Prusse, ville royale de Prusse (où l’électeur Frédéric III fut couronné Roi en Prusse le 18 Janvier 1701 sous le nom de Frédéric 1er), et enfin capitale de la province de Prusse orientale puis de la province de Prusse.

Le « grand homme » de Königsberg est le philosophe Emmanuel Kant (1724 – 1804), dont la tombe est un des rares monuments à avoir survécu à la seconde guerre mondiale, mais a été profanée « par des inconnus » en 1950.

Tombe d'Emmanuel Kant

Déjà détruite par les bombardements anglo-américains d’Août 1944, Königsberg fut conquise du 6 au 9 Avril 1945 par l’armée rouge du Maréchal Alexandre Vassilevski, dans des combats très sauvages. Le commandement soviétique concéda officiellement trois journées de pillage (avec les habituelles exactions qui s’ensuivirent) du 10 au 12 Avril 1945.  La Conférence de Postdam (17 Juillet – 2 Août 1945), réunissant Churchill, Truman et Staline, fixa le sort des nations ennemies (Allemagne, Italie, Japon). L’Allemagne et l’Autriche étaient de nouveau séparées, et les deux territoires divisés en quatre zones d’occupation. L’Allemagne subissait un déplacement vers l’ouest de sa frontière orientale, perdant la Prusse-Orientale au profit de la Pologne (partie sud) et de l’URSS (partie nord, avec Königsberg). Les populations ethniquement allemandes étaient expulsées de l’Europe de l’est ; au total plus de 11 millions d’Allemands seront expulsés, 2 millions mourront et 2,5 millions resteront dans les anciens territoires de peuplement allemand.


Le 7 Avril 1946, la région de Königsberg fut érigée en Oblast qui, au début, s’appela simplement « Kenigsbergskaïa Oblast ».  

Ce n’est qu’en Juillet 1946 que la ville fut rebaptisée, après la mort de celui-ci le 3 Juin 1946, du nom du Président du Présidium du Soviet Suprême de l’Union soviétique, Mikhaïl Ivanovitch Kalinin (1875 – 1946), un proche de Staline. Tous les lieux de l’Oblast furent renommés (Friedland devient ainsi Pravdinsk, Eylau – Bagrationovsk et Tilsit – Sovetsk) et les 19 000 Prussiens demeurant encore (sur les 2 400 000 de 1945) sur les lieux à la fin de la guerre furent expulsés en plusieurs mois, au cours de l'année suivante. En 1955, il ne restait pas plus d’un millier d’Allemands, officiels ou clandestins, dans l’Oblast.

Staline - Lénine - Kalinin

Port libre de glace, Baltiysk (avant-port de Kaliningrad) était une base navale essentielle pour les soviétiques et le quartier général de la flotte de la Baltique y fut transféré. La région était rigoureusement fermée aux étrangers. Avec l’éclatement de l’URSS en 1991, l’Oblast de Kaliningrad est devenu une exclave de la Fédération de Russie, entre la Pologne et la Lituanie. Qui plus est, avec l’entrée de leurs voisins dans l’Union Européenne en 2004, les habitants de Kaliningrad ont eu besoin d’un visa pour sortit de leur « île » par voie terrestre. D’âpres négociations entre la Russie et l’UE ont abouti à l’instauration d’un Facilitated Transit Document (FTD). Voir à ce propos la déclaration de l’Ambassadeur honoraire Ričardas Bačkis : http://www.diploweb.com/forum/backis06053.htm

Pour en savoir plus : « De Königsberg à Kaliningrad » de Viviane du Castel, éditions L’Harmattan

Emmanuel Kant